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Depuis son lancement début décembre 2014 à Dresde, le mouvement protestataire Pegida, « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident » rassemble de nouveaux soutiens lors de ses défilés dans son fief est-allemand, où il avait réuni lundi 15 décembre plus de 15 000 personnes. Une défiance à l’égard des partis traditionnels soutenue par le nouveau parti AfD. Une contestation atypique qui flirte avec plusieurs publics.

« Unis contre les guerres de religions sur le sol allemand » « Pour la conservation de notre culture« . Les bannières arborées par les manifestants sont explicites et révèle l’existence d’un nationalisme que l’on croyait tabou.

Le mouvement né à Dresde il y a quelques semaines inquiète la classe politique allemande par sa capacité à rassembler des manifestants de tous bords. On dénombre dans la foule quelques cadres du NPD, le parti d’extrême droite, et quelques centaines de néo-nazis mais ceux ci sont très minoritaires. Hommes, femmes, jeunes, vieux, tous semblent inquiets face à l’afflux d’immigrants et de réfugiés en Allemagne et brandissent le drapeau national comme étendard de leur protestation.

Les manifestants pro-Pegida à Dresde, le 15 décembre.

Les manifestants pro-Pegida à Dresde, le 15 décembre.

 

L’Allemagne est en effet une destination d’émigration de choix pour les réfugiés, demandeurs d’asile provenant de pays en crise, mais aussi les migrants économiques. La première en Europe depuis 2012, et doit à présent faire face aux besoins énormes générés par l’arrivée de 450 000 immigrés, qui la classe en 2e destination mondiale derrière les Etats-Unis, pour cette année là.

L’année 2014 a de plus été marquée par un important afflux de réfugiés (syriens, afghans, irakiens) après que le gouvernement ait revu à la hausse ses chiffres de demandeurs d’asile (décision d’accueillir 20 000 réfugiés syriens supplémentaires).

Entre janvier et août 2014, l’Allemagne a du étudier 115.000 demandes d’asile. Le gouvernement prévoit dans les 200 000 demandes pour la globalité de l’année. Un afflux qui rappelle la guerre des Balkans des années 1990 et ne manque pas d’inquiéter les populations est-allemandes, dont certaines collectivités locales sont débordées et manquent parfois de moyens pour loger les réfugiés à l’approche de l’hiver.

Les réactions sont nombreuses, et pour la classe politique c’est l’incertitude qui domine, sauf pour le parti eurosceptique Alternative für Deutschland qui surfe sur les inquiétudes xénophobes. Les dirigeants du parti (dont l’universitaire Bernd Lucke) ont assuré Pegida de leur soutien. Konrad Adam, membre du triumvirat dirigeant, a même justifié le mouvement par la récente prise d’otages à Sydney:  » Pas besoin d’une immigration massive pour mettre les citoyens en danger. Un individu suffit. »

Pour le reste de la classe politique, la condamnation de ces marches xénophobes est unanime.

Ainsi, la chancelière Angela Merkel a tenu à rappeler qu’ « En Allemagne existe le droit de manifester. Mais il n’y a pas de place pour la calomnie et le dénigrement de ceux qui nous rejoignent« .

 

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« Courage à l’Allemagne. POUR la culture allemande comme référence »

Le ministre SPD de la justice Heiko Maas, présent à la contre-manifestation a quant à lui qualifié ouvertement le mouvement de « honte pour l’Allemagne« . Un propos qui a suscité l’indignation de la CSU bavaroise, qui lui fait le reproche de « dénigrer des gens qui manifestent pacifiquement pour exposer leurs problèmes« .

Heiko Maas, ministre de la Justice, a participé lundi 5 janvier à la contre-manifestation berlinoise.

Heiko Maas, ministre de la Justice, a participé lundi 5 janvier à la contre-manifestation berlinoise.

Plusieurs autres ministres appellent à la nuance, ainsi Sigmar Gabriel (SPD), vice-chancelier, a appelé à la différenciation des manifestants qui protestent contre leurs difficultés, et des néo-nazis.

Enfin, Joachim Hermann, ministre bavarois de l’Intérieur, a souligné que si « une peur de l’islamisation est totalement infondée, il est essentiel de percevoir les craintes existantes« .

Dans la Saxe, région où le parti néo-nazi a obtenu 9% des voix aux dernières élections et siège donc au Parlement du Länder, les organisateurs de Pegida jouent sur la méconnaissance du monde musulman et des étrangers par les locaux, en stigmatisant des actes de petite délinquance. L’accent est mis sur la perte des symboles chrétiens -les marchés de Noël auraient été renommés « marchés d’hiver »- et sur une « islamisation progressive de la société« , alors que la population musulmane saxonne ne dépasse pas les 0,1%.

Pour Werner Patzelt, politologue, l’explication est historique: « En Allemagne de l’Est, du temps de la RDA, il y avait très peu d’immigration et donc très peu d’expérience et de découverte de l’autre. A présent, les sympathisants de Pegida montrent qu’ils ont peur ce qu’ils ne connaissent pas et n’ont pas connu. »

 

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Le drapeau allemand est largement utilisé par les manifestants pour prôner des thèmes nationalistes et la défense des traditions.

 

Quant à la nature du public des manifestations et à son identité politique, Werner Patzelt nuance les accusations d’extrémisme: « Les manifestants ne sont peut être pas du côté du SPD (gauche) ou des Verts, ou de l’extrême-gauche, mais ils sont loin de tous rallier pour autant la pensée de l’extrême-droite. Il y a des gens qui se situent politiquement au centre et à droite et qui sont simplement déçus de voir que la classe politique ne prend pas de mesures pour contrôler l’immigration, et qui souhaitent aussi une réflexion sur de meilleures politiques d’intégration« .

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« Je suis pour la liberté de manifester, pour TOUS. Suis-je un extrémiste à présent ? »

Le mouvement présente donc une identité assez étendue et floue, et repose sur un cocktail explosif de craintes de l’autre, de haine des « élites dirigeantes » et d’appréhension quant à la perte des traditions allemandes. Le tout alimenté par des théories complotistes qui donnent à beaucoup de manifestants l’impression de se dresser contre un système corrompu. Une logique du « tous pourris » illustré par le slogan rassembleur « Wir sind das Volk ! » (« Nous sommes le peuple »), anciennement chanté par les habitants de l’ex-RDA tous les lundi à Dresde peu avant la chute du mur.

 

 

 

 

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« SDF à cause de l’administration arbitraire »

Une seule figure à pour l’instant émergé du mouvement : Lutz Bachmann, 41 ans, activiste qui est à la tête du mouvement Pegida de Dresde. Ancien délinquant, qui a effectué des peines de prison pour cambriolages, braquages et trafics de stupéfiants, et ce après une cavale en Afrique du Sud, Bachmann assume son passé en riant: « Ce passé est derrière moi. Après avoir tenté de discréditer Pegida avec l’épouvantail nazi, c’est au tour de la discréditation de ma personne » lance-t-il à la cantonade.

 

 

 

 

Lutz Bachmann lors de son discours à Dresde, encadré de sa garde rapprochée.

Lutz Bachmann lors de son discours à Dresde, encadré de sa garde rapprochée.

L’engagement de ce photographe et graphiste est né de son indignation lorsqu’il a appris par la télévision des batailles de rues à Hamburg entre Kurdes et salafistes, suivies de l’annonce de manifestations anti-Assad à Dresde. Après une première réaction sur les réseaux sociaux, il organise avec des amis une manifestation de quelques centaines de personnes, qui quelques semaines plus tard rassemble près de 15 000 personnes à Dresde le lundi 15 décembre.

Un mouvement et une colère latente que ni la classe politique, ni les médias n’avaient anticipé, et qui lundi 5 janvier s’est décliné en plusieurs boutures dans les autres grandes villes allemandes.

Si à Dresde les 3000 contre-manifestants ont fait face à 18 000 partisans de Pegida, il en était autrement à Berlin, Cologne et Rostock, où quelques centaines d’opposants à l’islamisation ont fait face à plusieurs milliers de détracteurs ouverts à l’immigration. Plusieurs bâtiments historiques, dont la cathédrale de Cologne et la porte de Brandebourg, ont été plongés dans l’obscurité pour protester contre les manifestations.

 

L’échec de Pegida à Berlin

 

La Gazette a suivi la mobilisation de Bärgida, le Pegida berlinois, au soir du 5 janvier.

Sous la pluie battante, 300 manifestants pro-Pegida font face aux alentours de l’hôtel de ville à plusieurs milliers d’opposants et à un impressionnant dispositif policier. Les « Wir sind das Volk » font concurrence aux  » Pegidas sind Nazis« .

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Les quelques centaines de Pegida dans une rue adjacente à l’hôtel de ville, encerclés par la police, et les opposants.

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En face, la mobilisation grandit au fil de la soirée jusqu’à atteindre 3000 opposants.

 

Des anti-Pegidas pacifiques, mais démonstratifs.

Des anti-Pegidas pacifiques, mais démonstratifs.

 

Dans la foule des manifestants, les revendications sont diverses. Ulrich et Anna, couple à la retraite, se déclarent « déçus par l’élite dirigeante et l’Etat qui n’écoute plus ses citoyens« , et inquiets de voir « le fossé entre riches et pauvres qui s’agrandit« .

Jakob, 32 ans est quant à lui venu pour « défendre son droit à manifester« , s’estimant par ailleurs « totalement apolitique« .

Le noyau dur des pro-Pegida présents à la manifestation, constitué principalement d’hommes entre 30 et 60 ans, refusent les interviews. La méfiance à l’égard de la presse semble être la norme au sein du mouvement. Certains arborent des poses conquérantes, et d’autres des écriteaux exposant leurs revendications.

 

 

"Je suis contre les politiques étrangers au peuple, élitistes et corrompus" "Je suis pour la viande de porc sur le barbecue".

« Je suis contre les politiques étrangers au peuple, élitistes et corrompus » « Je suis pour la viande de porc sur le barbecue. Sommes nous Nazies ? »

 

Les deux camps, soigneusement séparés par la police, évitent tout contact pendant la soirée, et l’animosité entre partisans et opposants ne s’expriment qu’à distance.

 

L’attentat perpétré le 7 janvier à Charlie Hebdo a déjà été récupéré par le parti eurosceptique AfD, qui soutient le mouvement Pegida. Son porte-parole Carl Gauland a déclaré que « tous ceux qui ont ignoré ou ridiculisé les préoccupations de nombreuses personnes au sujet d’un danger imminent venant de l’islamisme, sont punis par ces assassinats. Les vieux partis doivent étudier s’ils veulent rester dans leur attitude diffamatoire à l’égard de Pegida.

Le NPD, parti néo-nazi a pris la parole sur Facebook au sujet de l’attaque et a déclaré qu’un mouvement comme Pegida n’est pas étonnant dans ce contexte. « L’islamisation rampante de l’Allemagne a lieu« . Le président du parti NPD Frank Franz a déclaré qu’il était « important de continuer à participer aux manifestations Pegida. »

 

 

 

Martin Desbiolles

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