Leipzig, Universität, Ausländische Studenten, Deutsch-Seminar


(Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/71/Bundesarchiv_Bild_183-80659-0039,_Leipzig,_Universit%C3%A4t,_Ausl%C3%A4ndische_Studenten,_Deutsch-Seminar.jpg)


« Celui qui veut vivre sur le long terme en Allemagne doit parler dans l’espace public et dans le domicile familial en allemand ». Cette proposition, issue du congrès annuel de la CSU, suscite depuis le 7 décembre une marée de protestations dans tout le pays. De la classe politique aux réseaux sociaux, en passant même par la presse internationale, ils ont tous critiqué avec véhémence le parti frère de la CDU. Si la CSU s’est empressée de rectifier son propos, la question de l’intégration des étrangers par la langue reste posée. 


Une phrase qui indigne la classe politique 

Le deuxième week-end de l’Avent a été marquée cette année par une polémique dont l’Allemagne aurait bien pu se passer : lors de son congrès annuel à Nuremberg, la CSU (Union chrétienne-sociale en Bavière) avait rédigé une motion provocatrice sur l’intégration des étrangers en Allemagne qui n’avait pas été du goût de tout le monde. Le parti bavarois s’était en effet prononcé sur l’importance de la langue allemande comme facteur d’intégration et de bon fonctionnement pour la société. 

Rien de très alarmant jusque là, le rapport de la CSU allant même jusqu’à favoriser l’intégration : « Pour les étrangers, qui arrivent sans connaître la langue et qui souhaitent rester, nous offrons des cours de soutien linguistique ». Mais c’est la dernière phrase du paragraphe qui avait crée un grand remous : « Quiconque veut vivre sur le long terme en Allemagne doit parler dans l’espace public et dans le domicile familial en allemand ».

Les réactions des partis politiques de tous bords ne se sont pas faites attendre. Die Grünen (les Verts) et même la CDU (Union chrétienne-démocrate) ont tiré à boulets rouges sur la CSU, à commencer par son parti-frère : « Je suis d’avis que cela ne regarde pas la politique si je parle le latin, le klingon (langue de Star Strek) ou le hessois (dialecte du Land Hesse) chez moi » s’exclame le secrétaire général de la CDU, Peter Tauber.

Le coprésident des Grünen, Cem Özdemir, est plus virulent: « La conception de la liberté de la CSU est stupéfiante. Personne n’a son mot à dire sur la langue qu’un étranger doit parler chez lui. » Le porte-parole du parti écologique au Bundestag, Volker Beck, confirme : « La CSU est inconsciente ». Il ajoute même que leur proposition est « abusive, dénuée de respect et tout simplement une propagande minable ». 


Des sarcasmes sur les réseaux sociaux 

Les réactions ne se sont pas limitées au monde politique. C’est sur Twitter via le hashtag #YallaCSU (comprendre AllezCSU en arabe) que les internautes ont nargué le parti conservateur. Caricatures, photomontages et vannes ont déferlé sur le réseau social, créant un petit phénomène qui n’a pas échappé à la presse internationale. Une britannique ironise même : « Cher CSU, je ne connais que trois mots en allemand, est-ce que je peux quand même venir pour Noël avec mes beaux-parents ? ».

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Mais la raillerie principale sur Twitter se focalisait sur la manière dont les Bavarois parle l’allemand. Beaucoup d’entre eux ont en effet la particularité de parler soit une variante régionale proche de l’allemand, soit de disposer d’un fort accent à la limite de la compréhension. (*) Les internautes ont dès lors singé le président de la CSU, Horst Seehofer, en le faisant parler dans un allemand incompréhensible : « Mia wuilln füa Assiländer Dahoam koan Deitschzwong net. Di hoam uns ned richtig verstanden tuen ». Le Hochdeutsch doit être aussi employé par les députés de la CSU ; telle semble être le message des utilisateurs de Twitter.

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Une déclaration qui décrédibilise le parti

Si le parti a décidé de reformuler son propos pour apaiser les tensions (« Celui qui veut vivre en Allemagne doit être motivé à parler allemand dans la vie courante »), la CSU a probablement voulu, via cette préconisation, surfer sur la vague de la peur de l’étranger. Beaucoup d’allemands estiment par exemple que les musulmans ne peuvent avoir la même nationalité qu’eux. (1). Consciente que l’AfD (nouveau parti anti-euro) s’affirme de jour en jour sur des thématiques liées au sectarisme, la CSU a peut-être essayé de paraître exigeante et ferme sur le sujet de l’immigration.

Une statistique publiée récemment paru ne institution indépendante spécialisée dans la recherche de politique économique (l’Institut allemand pour la recherche économique) met cependant à mal les affirmations de la CSU : sur 100 migrants en Allemagne, qui ne sont pas ou dont les parents ne sont pas de langue maternelle allemande, 79 parlent bien voire très bien la langue. 16 maîtrisent suffisamment l’allemand et seulement 5 ont peu ou même quasiment aucune connaissance germanistique (2). D’autre part, une enquête révèle que 72% d’adolescents de familles d’immigrés parleraient chez eux en allemand contre 1% qui ne le ferait jamais. (3)

La situation ne semble donc pas aussi critique que la CSU veut vouloir la présenter. Si certains immigrés continuent à parler leur langue maternelle à leur domicile, ce n’est pas forcément problématique selon les études menées par le Centre de linguistique général de Berlin (Berliner Zentrum für Allgemeine Sprachwissenschaft). La chercheuse Natalia Gagarina encourage même les parents étrangers à s’exprimer chez eux dans leur langue d’origine : « Les parents qui ne parlent pas l’allemand à un niveau bilingue transmettent à leurs enfants leur accent et leurs fautes de grammaire. »


« C’est à la maternelle ou à l’école que les enfants devront dès lors étudier l’allemand »

A défaut d’apprendre l’allemand chez eux, ces enfants issus de l’immigration le feront dans l’espace public : « Les bases et la syntaxe d’une langue sont établis dans le cerveau d’un nourrisson pendant les 3 premières années de sa vie. C’est pourquoi il est si important qu’aucune faute dans la langue ne soit commise. C’est à la maternelle ou à l’école que les enfants devront dès lors étudier l’allemand ». 

Natalia Gagarina appelle donc implicitement la CSU à changer d’optique : la source du problème n’est pas que l’allemand soit peu employé en famille mais que l’Etat ne mette pas à disposition suffisamment de fonds dans l’apprentissage de la langue. Ce sont en effet les Kita (les crèches et les écoles maternelles) qui permettront aux enfants âgés de 0 à 6 ans de maîtriser parfaitement l’allemand. 

Si la scolarité n’est pas obligatoire en Allemagne jusqu’à l’âge de 6 ans, très peu sont les enfants qui sont mis à la maternelle et encore moins à la crèche : 64 % vont en moyenne dans des jardins d’enfants contre 99% en France. (4) Le pays connaît en effet un manque de structures et de fonds pour pouvoir tous les prendre en charge. Si Berlin n’est pas confronté à cette difficulté (136 692 enfants vont dans des Kitas pour 142 000 places disponibles) (5), la situation dans le reste du pays est très contrastée : plus de 100 000 places manqueraient en tout.

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Pourcentage d’enfants âgés de moins de 3 ans pris en charge par les crèches en Allemagne



Ainsi, des différences notoires entre les Länder de l’ex-RDA et ceux l’ex-RFA persistent. La carte ci-dessus permet de constater que les enfants âgés de moins de 3 ans vont moins dans les Kitas en Allemagne de l’Ouest que dans l’Allemagne de l’Est. La Bavière s’illustre tout particulièrement par son manque chronique d’aménagements en accueils collectifs. Avec 20,6 % de ses enfants âgés entre 0 et 3 en crèche, elle fait figure de véritable cancre en Allemagne. (6)

Ce taux très bas est aussi dû à une culture du rejet de la Kita qui existe en Bavière. Il est en effet particulièrement mal vu d’«abandonner » son enfant aux mains d’éducateurs et d’éducatrices. Les femmes ayant recours aux crèches et aux jardins d’enfants subissent souvent les critiques de la société bavaroise. Une situation qui paraît difficilement réversible, à la vue de l’importante influence dont disposent encore aujourd’hui la religion en Bavière.  

 

Guillaume Ohleyer 


(*) Si la langue a différentes prononciations selon les régions où il est parlé, le Hochdeutsch (le haut-allemand) reste la norme de référence.

(1) http://www.spiegel.de/politik/deutschland/studie-belegt-grosse-vorbehalte-gegenueber-muslimen-a-1006332.html
(2) http://de.statista.com/statistik/daten/studie/180023/umfrage/sprachkenntnisse-in-deutsch-von-personen-deren-muttersprache-nicht-deutsch-ist/
(3) http://www.spiegel.de/politik/deutschland/csu-will-dass-migranten-zuhause-deutsch-sprechen-a-1006932.html
(4) http://www.uniondesfamilles.org/pol-fam-allemande

(5) http://www.tagesspiegel.de/berlin/bedarfsatlas-2014-mehr-kitaplaetze-in-berlin-dennoch-mangel-in-vielen-kiezen/9371086.html
(6) http://www.handelsblatt.com/politik/deutschland/staedtetag-100-000-kita-plaetzen-fehlen/8471354.html

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