La Gazette : Comment fait on du théâtre au cinéma et comment transpose-t-on un monologue au cinéma ?

Guillaume Gallienne : C’est un monologue où je joue plein de personnages. J’alterne constamment entre la narration et le jeux. J’ai toujours voulu en faire un film donc même l’écriture théâtrale était déjà cinématographique grâce au narrateur. C’était déjà cinématographique et elliptique. Concrètement, je me suis mis à filmer le théâtre au début de manière presque documentaire. Avec une caméra très mobile. En revanche, quand on plonge dans l’histoire, on s’aperçoit que a grande bourgeoisie est filmée, elle, de manière très théâtrale pour raconter ses côtés à la fois très codifiés, mais aussi fantasques où tout est assumé pleinement.

La Gazette : Pourquoi avez vous voulu adapter la pièce au cinéma ?

Guillaume Gallienne : Je voulais raconter la naissance de l’acteur. Pour plusieurs raisons. En montrant que je le joue, je raconte une histoire et pose une distance entre le jeu et la réalité. Cela permet beaucoup plus au spectateur de rire. D’entrée je montre au spectateur que tout va bien, je raconte avec légèreté, sans gravité ni plaintes. Cela passe par les « retours-théâtre » pendant le film.

La Gazette : Donc le ton de l’humour était primordial pour vous ?

Guillaume Gallienne : Oui c’est essentiel. Mais c’est surtout que moi, ça me fait rire ! Très souvent, je n’ai aucun recul sur moi même mais toujours sur la situation. Je me suis toujours fait des films et du coup c’était une manière de raconter comment je m’incluais dedans mais sans jamais pouvoir agir. C’est un film sur les clichés, je me suis amusé aussi à montrer les clichés qu’on m’imposait mais aussi les miens ! Par exemple dans le film, je me sers de mes références cinématographiques de l’époque : quand ma mère m’a envoyé en Espagne, je me suis dit « tout va bien, je suis dans un film d’Almodovar » ! Quand j’ai débarqué en Angleterre, même chose : j’étais dans un film de James Ivory. Me faire des films, c’était aussi ma manière de me défendre depuis très petit. Ces clichés dans le film c’était aussi une manière de raconter la naïveté de l’enfance et la théâtralité. La réalité est filmée comme un théâtre et au fur et à mesure que le personnage grandit, le jeu se simplifie et les deux se rejoignent. C’est ce qui s’est passé dans ma vie : grâce au théâtre j’ai eu prise sur la réalité.

La Gazette : Est ce qu’il a été difficile pour vous de donner certains de vos rôles à des acteurs ? Notamment celui de vôtre père.

Guillaume Gallienne : Non j’en avais envie. D’un côté je n’aime pas jouer seul : quand on joue tout les personnages, la performance commence à prendre le dessus sur l’histoire. Au bout d’un moment, cette fresque de personnage que je faisais seul devenait une performance : parfois les gens riaient non pas à cause de l’histoire mais de l’acteur. Et puis, je voulais pas les vrais : l’avantage de l’acteur c’est qu’il s’accapare le personnage mais qu’il y a forcément une part de suggestion. J’avais envie de garder quelque chose de suggestif. Les personnages sont plus des figures, ils sont très peu développés. Le danger était donc le sketch : il me fallait de très grands acteurs mais qui ne cabotinent pas. En même temps il fallait des gens qui soient la figure d’emblée. C’est ce que je voulais garder du théâtre car le théâtre suggère.

La Gazette : A-t-il été question de céder le rôle de votre mère à un acteur ? Est-ce votre vraie mère qui apparaît à la fin du film ?

Guillaume Gallienne : Dès le début je voulais la jouer, c’était sûr. Non, ce n’est pas ma vraie mère qui apparaît. J’aime le vrai mais je n’aime pas la réalité, j’aime ce qui est rendu vrai pour un film. La télé s’est tellement emparée de la fiction, qu’on a l’impression que le « septième art » s’est réduit à n’être que dans le réaliste. Je trouve ça très dommage.

La Gazette : Il y a un côté un peu « onirique » dans votre film…

Guillaume Gallienne : Oui et je le revendique. Je trouve ça dommage de rendre le cinéma trop documentaire et ça m’angoisse. Heureusement certains films restent oniriques ou dans la suggestion. J’ai du mal a comprendre l’hyper réalisme dans certains films.

La Gazette : Comment gère-t-on l’auto fiction ? Lorsqu’on se représente soi mais aussi lorsqu’on implique les autres ?

Guillaume Gallienne : Vous avez bien vu la délicatesse du film : je ne me serais jamais permis de dévoiler quoi que ce soit qui n’ait pas été discuté, assumé et partagé. Quant à mon intimité, j’ai essayé de rester toujours pudique en frôlant le drame : je m’amuse au moment où pourrait avoir la larme à l’oeil à faire « pirouette cacahuète » et ne pas aller jusque là.

La Gazette : Vos frères semblent pourtant pas être traités dans le film sous un jour très favorable ?

Guillaume Gallienne : Ils ne sont juste pas présentés du tout. On m’a déjà dit cela mais ce sont des ados ! Vous en connaissez des ados qui sont pas comme ça ? Ce sont des ados normaux, qui n’ont aucune envie d’être emmerdés par le petit dernier exclusif avec sa mère. Au contraire je trouve ces acteurs hypers gracieux. Un de mes frères m’a dit « on passe un peu pour des cons » mais je n’ai pas compris du tout ! Ce qui m’intéressait avec le titre « Les garçons et Guillaume, à table » et le fait qu’on ne voit pas ces garçons c’était de révéler a quel point j’ai fait « exit », mais aussi par pudeur. Je trouvais ça honnête de raconter que dans mon exclusivité il y avait quelque chose de pas net. Le seul personnage qui est jugé, c’est le Suédois avec la « bite de cheval » qui a vraiment l’air demeuré.

La Gazette : On vous a connu sur France Inter dans « Ça peut pas faire de mal » où vous êtes dans un exercice complètement inversé en laissant parler des auteurs. Vous êtes plus à l’aise en posant vos tripes sur la table où en laissant parler les autres ?

Guillaume Gallienne : J’ai seulement raconté une histoire. Il se trouve que c’est la mienne mais à aucun moment je ne me suis dit « je vais raconter ma vie » ! Ce n’était pas du tout le propos : c’était juste une jolie comédie sur la différence. La différence est très mal traitée en France mais là j’ai pu le faire car c’était la mienne, ma différence donc je ne vais choquer personne. Je m’implique autant à raconter une histoire qu’elle soit la mienne ou celle de quelqu’un d’autre. Là par exemple, je viens de faire Pierre Bergé dans le film Yves Saint Laurent de Jalil Lespert j’ai mis beaucoup plus de moi que dans mon film. Ce que j’y livre est beaucoup plus personnel que dans mon film. C’est mon métier de mettre mon imaginaire et mon émotion au service d’une humanité quelle qu’elle soit, monstrueuse si possible. On est aussi la pour représenter les monstres et pour les aimer.

La Gazette : D’où vous est venue l’idée du titre « Les garçons et Guillaume, à table ! » ?

Guillaume Gallienne : Sur le divan du psy quand je me suis souvenu que ma mère disait « les garçons et Guillaume à table ! ». J’ai trouvé ça énorme. Tout d’un coup, tout qui à l’époque n’était que des anecdotes isolées m’a semblé une évidence. J’ai soudain vu l’histoire comme un dramaturge. J’ai vu ce mec passif qui devient acteur. Passer de l’horizontal passif de cette grande bourgeoisie à la position verticale, active. Il se lève enfin.

La Gazette : Dans votre film il semble y avoir tout le long une homosexualité hésitante puis une hétérosexualité salvatrice à la fin comme l’issue de tout les problèmes. Est ce cela ? y’a t-il une place pour une possible bissexualité ?

Guillaume Gallienne : Pas du tout. C’est horrible de le penser comme cela. Evidemment il y a une part de bissexualité ! Ne serait-ce que le « Dont leave me now » (Supertramp ndlr), quand j’ai vu Jeremy qui embrasse une fille… Cela me paraît évident. Ce qui peut vous tromper et emmener sur une mauvaise direction, à mon sens, c’est lorsque je dis à ma mère : « j’ai décidé d’écrire un spectacle à propos d’un garçon qui doit assumer son hétérosexualité dans une famille qui a décrété qu’il était homosexuel ». En fait, le message le plus important c’est que c’est l’amour qui décide ! Et c’est ce que j’ai vécu. Il ne faut pas limiter le film à une résolution salvatrice grâce à l’hétérosexualité. Il n’y a aucune morale, le truc c’est juste de dire « je ne laisserai pas les autres écrire le scénario pour moi ». C’est beaucoup plus l’histoire d’un garçon qui a peur, qui est passif, qu’une histoire de sexualité. Quel besoin ont les gens de se mêler de la sexualité des autres ? Je suis beaucoup plus intéressé par l’émotion, le regard amoureux.

La Gazette : On devient accro au personnage de votre mère, on est presque malheureux de la quitter à la fin du film. Est ce qu’on aura la chance de la retrouver d’une manière ou d’une autre ?

Guillaume Gallienne : Non je ne crois pas. C’est un personnage extraordinaire. Elle est très drôle. On rit ensemble des mêmes trucs. Elle dit « tant mieux si ça fait rire les autres ». Mais entre nous ça nous a toujours fait rire. Quand on se retrouvait dans un endroit absolument sordide et qu’elle levait les yeux en disant « simple mais de bon goût ». Elle peut parler comme un chartier de temps en temps et assumer.

La Gazette : C’est votre premier film en tant que réalisateur et c’est déjà un grand succès. Vous voulez vous continuer en tant que réalisateur ? Y’aura t-il une suite ?

Guillaume Gallienne : Avant la sortie je voulais déjà faire le second ! J’ai adoré réaliser. J’écris déjà le deuxième mais sans ma mère et dans lequel je ne pense pas jouer.

La Gazette : Il y a Diane Kruger dans votre film. Que connaissez vous du cinéma allemand ? Est-ce que vous l’appréciez ?

Guillaume Gallienne : Je connais plus le théâtre allemand. Que ce soit les auteurs ou les metteurs en scène. Je suis un grand fan de Thomas Ostermeier. Ils ont une façon d’être « brechtien » qui est tellement active par rapport à la manière dont en France on continue une espèce de théâtre « brechtien » mais qui est très chiant quand même. Ici c’est actif, théâtral. Après, je connais peu le cinéma.

Alice Rivoire 

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