Alceste à Bicyclette, le dernier film de Philippe Le Guay, sort le 3 avril 2014 en Allemagne. La Gazette de Berlin a profité de la Semaine du film francophone pour aller poser quelques questions au réalisateur et à Lambert Wilson. Le cinéaste et l’acteur ont pris le temps de s’interroger sur les bases de leur métier.

La Gazette : Est-ce vrai que l’idée générale du film est née d’une promenade à bicyclette ?

Philippe Le Guay : Oui, c’était une promenade sur l’île de Ré. J’étais là-bas pour convaincre Fabrice Luchini de jouer dans les femmes du sixième étage. C’était le coucher de soleil, je me suis mis à réciter la première scène du Misanthrope, et là, j’ai vu le film. De plus en plus, ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’avoir une histoire et de chercher à tout prix à l’illustrer. J’essaie vraiment de m’inspirer de la chair vive, du matériau brut de l’acteur qui devient à ce moment-là une véritable inspiration.

La Gazette : Philippe Le Guay et Fabrice Luchini ont l’habitude de travailler ensemble. Est-ce que pour vous, Lambert Wilson, ça n’a pas été difficile d’arriver et de se greffer sur ce duo ?

Lambert Wilson : Non, ça n’a pas été si difficile. C’était plus la fréquentation chez Fabrice Luchini de Molière qui me posait un problème. Je savais que j’arrivais dans un territoire très connu par Fabrice, et que je connaissais beaucoup moins. J’imaginais une méfiance de sa part vis à vis d’un acteur dont il ne connaissait pas les codes. Mon inquiétude s’est dissipée très vite parce que je pense que Fabrice a compris que j’avais une forme de respect de la langue du dix-septième. De toute façon je suis très souple, je m’adapte, je voulais le séduire.

Philippe Le Guay : Lambert Wilson n’est pas dans la rivalité. Certains acteurs viennent directement pour se mesurer à leurs collègues. J’ai vu des “acteurs-boxeurs”, qui veulent se mesurer pour remporter une bataille imaginaire. Le danger, qui est insoluble, c’est que Fabrice Luchini a un rapport intime avec le Misanthrope et qu’il ne veut pas le partager. Il a pris “Alceste à Bicyclette” comme un jeu. Au théâtre, il aurait sûrement toujours refusé de partager son rôle.

La Gazette : Philippe Le Guay, lors du tournage, avez-vous laissé une certaine liberté aux acteurs ?

Lambert Wilson : C’était notre journée de récréation !

Philippe le Guay : Comme le film est une sorte de variation autour de la même scène, on savait que le film devait être écrit de telle sorte qu’on ne répète pas toujours la même chose. Certains “accidents” étaient scénarisés, comme le portable qui sonne, l’arrivée de l’agent immobilier, l’arrivée de la jeune fille mais les propositions de jeu étaient vraiment les bienvenues. Ce n’était pas vraiment de l’improvisation, mais plus l’exploration par le jeu de situations qui étaient prévues.

Lambert Wilson : Je tiens à dire que les moments de totale liberté, où on tentait de décrire le temps qui passe, l’intimité qui se créée dans la jubilation du jeu entre les deux, c’est ce que j’ai détesté faire dans le film parce que le faire avec Fabrice, c’est un cauchemar. Il est brillant en improvisation et il est capable de faire ce qu’il veut. Dans ces cas-là, je suis complètement figé. Il sait faire rire un public, c’est un acteur de scène. Je peux improviser, mais pas pour être jugé immédiatement par un public.

Philippe Le Guay : Il peut imiter tout le monde, toute l’équipe. C’est un show-man. Pour revenir à l’improvisation, on cherche parfois une forme de mise à nu de l’acteur. Je n’avais pas l’envie d’arriver à cette forme de nudité. N’empêche, il y a des moments de vérité : le moment où Lambert Wilson se révolte contre le personnage de Luchini, par exemple.

La Gazette : Qu’est-ce que vient faire l’actrice porno au milieu de tout ça ?

Philippe Le Guay : C’est avant tout un élément de comédie. À chaque fois qu’on dit qu’on travaille dans le cinéma, il y a toujours quelqu’un pour dire que son oncle ou son cousin joue dans un conservatoire et voudrait un conseil. Là, on est dans une sorte d’aberration, presque un gag. Dans la mesure où c’est un film sur les acteurs, l’actrice porno incarne cet espèce de degré zéro, et, dans ce sens, elle enrichit la réflexion sur le rôle d’un acteur. Quand elle joue du Molière, quelque chose d’émouvant se passe. Elle a un côté vraiment naturel, sans barrières. Elle est ingénue et candide.

Lambert Wilson : Elle a une mission, celle de nous présenter comme des vieux acteurs, imbus d’eux mêmes, qui sont supposés avoir un véritable savoir mais qui, dans le fond, face à une telle fraîcheur et une telle naïveté, se dégonflent. Cette fille, qui arrive à s’emparer d’un texte avec une grande simplicité, va foutre par terre tout leur grand savoir.

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