L’œil du touriste pourrait n’y voir que du bon. Moins de déchets dans les rues de Berlin, recyclage des bouteilles favorisé, salaire d’appoint pour les “ramasseurs de bouteilles” – traduction littérale de “Flaschensammler”. Mais le système des consignes révèle surtout au grand jour une pauvreté quotidienne. Des chômeurs aux retraités, en passant par les travailleurs sous-payés, c’est toute une population qui se bat pour quelques bouteilles, laissées dans les parcs et les rues par les passants. Ce sont ces récolteurs qui se chargent le plus souvent de les rapporter au supermarché.

Il est 15 heures au Mauerpark de Berlin. Odeurs de barbecue, musique reggae et bière qui coule à flot. En ce début de mois de juin, les nombreux espaces verts de la capitale allemande se remplissent de groupes de jeunes venus profiter des premières chaleurs. Des mines enjouées qui tranchent avec celles des “Flaschensammler”, ces ramasseurs de bouteilles qui arpentent les parcs armés de grands sacs plastique.

Marcus, 48 ans, vient de passer au milieu d’un groupe de fêtards qui lui ont tendu trois canettes de bière. Il les glisse immédiatement dans son cabas. Quand on lui demande ce qu’il fait avec toutes ses bouteilles sous le bras, il répond du tac au tac : « je les ramasse parce que je les trouve belles, surtout celle-là« , en nous exhibant avec un sourire ironique une bouteille de soda.

En moyenne, sur l’année, on ne gagne qu’un euro de l’heure…

Il ne met pas longtemps à nous avouer qu’il est au chômage, et qu’il fait ça pour “pour survivre”. Grâce à cette activité, il collecte jusqu’à 10€ par jour lorsqu’il trouve beaucoup de bouteilles en plastique, qui rapportent plus que les bouteilles de bière : seulement 6-7€ par jour. « C’est trop peu. En moyenne, sur l’année, on ne gagne qu’un euro de l’heure, » résume-t-il. « C’est un travail dur, c’est très lourd à porter« . Il ne fait ceci que 3 à 4 heures par jour, « c’est physique« , et en hiver, il fait très froid. L’afflux de touristes fêtards dans les parcs ensoleillés assure un revenu plus conséquent, mais aussi une concurrence plus ardue. Marcus avoue ne s’être jamais battu pour une bouteille, laissant entendre par un silence que ce genre de situation peut parfois arriver.

Il y a souvent plusieurs kilomètres de marche à faire, avec des sacs pleins, car « il n’existe pas de supermarché qui accepte tous les types de bouteilles » : un sac pour le plastique, un sac pour le verre, un sac pour tel ou tel supermarché, voilà son sommaire équipement. D’autres traînent des caddies et carrioles pleines lors des jours de grand soleil, synonymes de grosses collectes. Au petit matin, des courageux font les sorties de boîtes ou la fermeture des bars.

Günther, lui, est parti à la retraite il y a seulement trois mois. Âgé de 65 ans, il nous dit percevoir une retraite mensuelle de 900€, et collecter des bouteilles depuis que le temps est meilleur, pour le “trinkgeld”, dit-il, le “pourboire”. Comme beaucoup d’autres, Günther n’aura très sûrement pas la chance d’aller vivre dans une maison de retraite allemande, où une chambre coûte entre 2900 et 3400 euros par mois. Selon les statistiques gouvernementales, 15,9% des plus de 65 ans sont pauvres, un chiffre plus bas que la moyenne européenne mais en forte augmentation ces dernières années.

Contre la précarité, le “système D”

Les bouteilles consignées ont pour but d’inciter et de favoriser leur recyclage : rapportées par les consommateurs contre quelques centimes*, elles sont lavées et repartent dans les rayons des supermarchés. L’absence d’un salaire minimum révèle tout un « système D » qu’ils sont beaucoup à avoir développé. Ces travailleurs invisibles se servent des consignes de bouteilles pour vivre au jour le jour, ou dans le meilleur des cas, arrondir leurs fins de mois. L’utilité de ce petit boulot est à double tranchant face aux difficultés quotidiennes d’une tranche de population qui n’a pas les moyens de vivre décemment. Le système allemand permet à beaucoup de rester le nez hors de l’eau, mais pas plus, parfois à la limite du dénuement. Si certains peuvent n’avoir tendance qu’à retenir les aspects écologique et hygiénique pour les rues, beaucoup de citoyens allemands prennent aussi conscience d’une pauvreté rampante. Des initiatives se sont récemment développées pour faciliter la collecte des bouteilles, proposant même aux habitants de certaines grandes villes comme Cologne de reverser directement l’argent des consignes à des associations caritatives.

Derrière le taux de chômage très bas (5,4% de la population active en avril 2013, contre 11% en France), sans cesse cité pour vanter la solidité du modèle économique allemand, se cache en réalité une armée de travailleurs précaires. Dans un pays où il n’y a pas d’équivalent du SMIC, ils sont 6,5 millions, soit 20% des travailleurs, à toucher moins de 10 euros de l’heure. Deux millions de ces salariés ne gagnent pas plus de 4 euros de l’heure. Et ce système ne semble pas sur le point de changer. La chancelière Angela Merkel, candidate à sa réélection aux législatives de septembre 2013 et grande favorite des sondages, a déclaré en avril 2013 qu’elle était opposée à un salaire minimum généralisé à la française.

Clément Quintard & Guillaume Dufour

15/06/2013

(*) 8 centimes pour les bouteilles de bière, 15 à 25 centimes pour les bouteilles en plastique

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Cet article a 2 commentaires

  1. avant c’était « on s’embête à sans sous de l’heure »…. Mais cela c’était avant…..

    Maintenant on s’embête à ramesser des bouteilles abandonnées à 1€ de l’heure…..

    L’unité de temps est restée identique, mais la monnaie de singe à changé.

    Il suffit simplement d’avoir de la bouteille pour en comprendre le sel….

  2. Pingback: La "Une" de keg du 30/06/2014 « la "Une" de keg

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