Nietzsche par Munch


« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué !  » –
Ainsi parlait Zarathoustra
Friedrich Nietzsche (ici Nietsche par Edvard Munch)


Le blasphème est-il aujourd’hui répréhensible ? C’est du moins ce que semble prévoir le paragraphe 166 du Code Pénal allemand, paru en 1871. Si les injures ou les caricatures à l’égard des religions sont très rarement condamnées, la majorité des forces politiques ne souhaite toutefois pas l’abrogation de cet alinéa. Une position renforcée par les attentats de Charlie Hebdo. 


Que prévoit le droit allemand ?

Entré en vigueur sous l’Empire allemand (1872), le Code Pénal (Strafgesetzbuch) se compose encore aujourd’hui d’articles à l’application ambigüe, à l’instar de celui sur l’avortement (1). Le « paragraphe du blasphème »(n°166), comme il est communément appelé, est lui aussi l’objet de controverses. Regroupé sous le véritable intitulé « insultes à l’égard des croyances, des communautés religieuses et des associations spirituelles« , l’alinéa 166 prévoit : 

« Celui qui insulte ouvertement ou par l’intermédiaire d’écrits le contenu de croyances religieuses ou de conceptions du monde, dans l’optique d’interférer avec la paix, sera condamné à une amende ou jusqu’à 3 ans de prison. Par ailleurs, sera aussi puni celui qui insulte ouvertement ou par l’intermédiaire d’écrits l’organisation des communautés religieuses, des associations spirituelles ou des églises du pays. » 

Le paragraphe s’avère être en contradiction avec le 5e article de la Loi Fondamentale (Constitution) qui affirme : « Chacun a le droit d’exprimer son opinion par écrit ou par des caricatures, et des les partager par toutes les sources possibles (…) La censure n’existe pas. »


En Alsace-Moselle, le blasphème est aussi théoriquement réprimé. Les trois départements (Bas-Rhin, Haut-Rhin et Moselle) ont en effet hérité en 1871 du Code Pénal allemand, qui est resté en vigueur après 1918. Les représentants des principaux cultes (catholiques, protestants, musulmans et juifs) ont demandé conjointement l’abrogation du paragraphe 166, la veille des attentats à Charlie Hebdo. 


 

Pourquoi ce paragraphe est-il toujours en vigueur ? 

Angela Merkel avait rappelé en 2006 dans un discours au Bundestag, en écho à la controverse d’Idomeneo (2), que « les libertés de l’art, de la parole, de la presse, de la religion et de l’opinion ne peuvent être contestées. Il ne peut et ne doit pas y avoir de compromis. »
Le parti des Verts (Die Grünen) s’était alors exclamé : « Est-ce que le gouvernement a pris en considération les directives du paragraphe 166, et s’il ne l’a pas fait, pourquoi donc ? »

A cette interpellation, le gouvernement CDU-SPD (Union Chrétienne-Démocrate et Parti Social Démocrate) avait rétorqué qu’il n’y avait que très peu de jugements et de procès liés aux paragraphe 166, sans toutefois fournir de chiffres.
Par ailleurs , pour la Chancellerie, la liberté d’art et de pensée ne peuvent exister que si elles sont bien encadrées. En substance : la liberté de l’art doit être limitée par des valeurs constitutionnelles et la liberté de pensée par des lois, comme celle du paragraphe 166, pour qu’elles puissent rester pérennes.

 

Un nouveau débat après les attentats contre Charlie Hebdo ?

A la suite des actes terroristes contre le journal satirique français, la question de l’abrogation du paragraphe n’est pas d’actualité selon Volker Becker. « La revendication est juste mais ce n’est pas le bon moment pour en discuter », avoue le porte-parole pour les questions religieuses du parti des Grünen. « Nous ne devons pas négliger des questions plus importantes qui se posent depuis les attentats à Paris ». Toutefois, ce dernier est d’avis que « les croyants n’ont pas fondamentalement le besoin d’avoir une protection supplémentaire par rapport à d’autres groupes sociaux ».

De son côté, Johannes Fechner, porte-parole pour la politique juridique du SPD au Bundestag, soutient que « les assassinats de Paris ne sont pas une raison  pour réduire la protection juridique des communautés religieuses. De plus, la pertinence du paragraphe 166 dans la politique pénale est très faible »

Quant au rédacteur en chef, Tim Wolff, du magazine satirique Titanic, il est catégorique : „La satire est un droit fondamental et on peut se foutre ainsi de la gueule de tout le monde. Et cela n’a doit pas s’arrêter en raison d’idiots qui se plaignent. »

Le débat reste donc pour l’heure actuelle en suspend mais il n’est pas exclu que la question réapparaisse prochainement. 


Guillaume Ohleyer

(1) http://www.lagazettedeberlin.com/9675/lavortement-un-recul-marque-par-des-disparites/
(
2) La controverse d’Idomeneo (septembre 2006) se rapporte à la décision prise par le metteur en scène d’arrêter les représentations de l’opéra de Mozart à la Deutsche Oper de Berlin. Pour cause : la tête du prophète Mahomet était décapité, tout comme celles de Jésus, Bouddha et Poséidon. Le spectacle reprit son cours en décembre 2006. 

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